ISABELLE DUBÉ I LA PRESSE I publié le 1er nov
Après avoir été ambassadrice du Canada en France et à Monaco pendant quatre ans, Isabelle Hudon est rentrée au pays au cours de l’été pour devenir la première femme présidente et cheffe de la direction de la Banque de développement du Canada (BDC).

  La Presse a discuté avec elle de ses objectifs de parité et de diversité ainsi que des défis post-pandémie.

Q. Vous êtes en poste depuis août. Apportez-vous un style de gestion différent parce que vous êtes une femme ?

R. Pendant la pandémie, on a vu à la une de différents quotidiens que tel pays dirigé par une femme s’en sortait mieux. J’ai creusé pour savoir si c’était vraiment parce qu’une femme était à la tête du pays. Ce que j’ai trouvé, c’est que les femmes en position de leadership composent des équipes plus diversifiées avec des points de vue différents. Les femmes, par exemple, vont avoir tendance à réfléchir à l’impact d’une décision sur la communauté tandis que les hommes vont penser à l’impact sur les ventes d’une entreprise. L’un n’est pas meilleur que l’autre, mais d’avoir ces différentes perspectives nous amène à prendre des décisions plus éclairées et mieux éclairées. Donc, parce qu’on a une équipe diversifiée de femmes et d’hommes, ça nous amène à faire les choses différemment.

À ce moment-ci de l’histoire, à la sortie de la pandémie, il faut penser et faire les choses autrement. La vie ne reviendra pas comme avant. Et avec la pression que mettent les employés, les clients, les consommateurs, qui en veulent plus et différemment, il faut s’obliger à penser autrement.

Q. Celui qui a cofondé L’effet A avec vous, John Gallagher, a dit que pour voir une réelle progression de parité dans les organisations, les présidents doivent se fixer des objectifs de parité clairs, en mesurer la progression et rendre des comptes. En tant que présidente de la BDC, allez-vous vous fixer des objectifs de parité et de diversité ?

R. L’équipe de direction est presque à parité… depuis mon arrivée, bien sûr ! Et ma première embauche a été une femme, qui a pris la tête des affaires juridiques et est secrétaire corporative. Nous sommes maintenant quatre femmes et cinq hommes.

Je suis de celles qui disent ce qui se mesure se réalise. Ce n’est pas au secteur financier que j’ai besoin de le dire, car on indique nos objectifs pour l’année à venir et les indicateurs de performance sont adaptés aux objectifs de ventes et de rentabilité. Je crois qu’il est aussi important d’avoir des objectifs chiffrés sur la question de la diversité et de la parité. On est à 25,6 % de diversité, on fait un peu mieux que la moyenne du marché des services financiers qui se situe à 24,8 %. Sur la parité, dans les postes de gestion, on fait bien à 40 %, mais on peut faire mieux.

Je veux avoir des objectifs précis, mais je veux être respectueuse de l’équipe et en discuter avec elle avant de les faire savoir.

Q. Que pensez-vous de ceux qui disent à voix basse qu’étant donné qu’il y a moins de femmes en finances et dans certains secteurs, les ressources humaines seront forcées d’engager des femmes moins compétentes pour atteindre des quotas ?

R. Ça m’attriste de mettre en contradiction talent féminin et compétence. Je trouve ça révoltant. Il y a des gens compétents, femmes et hommes, et il y a de l’incompétence chez l’un et chez l’autre. Pour ce qui est du fait qu’il y a moins de femmes en finances, je dirais qu’il y a moins de femmes visibles en finances. Est-ce que ça prend plus de volonté, d’énergie et de détermination pour trouver des candidatures féminines ? Je l’accorde. Une des raisons pour lesquelles j’ai cofondé L’effet A, c’est justement pour dire aux femmes qu’elles ne sont pas moins ambitieuses que les hommes, mais plus timides à afficher et à déployer leurs ambitions.

C’est la première fois dans une organisation qu’il y a de jeunes hommes tout aussi ambitieux de voir leur carrière progresser qui viennent me demander : « Qu’est-ce que tu veux dire par parité ? Comment dois-je comprendre les occasions qui s’offrent à moi comme jeune homme dans l’organisation ? » Je leur réponds que le fait de se donner des objectifs nous oblige à prendre des décisions différemment. Ça ne veut pas dire de mettre à la porte un homme pour embaucher une femme. Ça veut dire que dans la réflexion sur de nouvelles embauches, il faut s’obliger à s’exposer à des candidatures féminines et masculines.

Q. Qu’en est-il des objectifs pour votre clientèle de la BDC ?

R. BDC a choisi, il y a quelques années, de mieux servir la clientèle des femmes entrepreneures, mais on n’en fait pas assez.

Durant l’exercice 2021, BDC a atteint, plus tôt que prévu, l’objectif d’offrir sur trois ans des prêts de 1,4 milliard de dollars à des entreprises détenues majoritairement par des femmes.

Je veux qu’on arrive pour l’année prochaine avec des objectifs encore plus ambitieux en déterminant combien de femmes entrepreneures BDC va aider et combien des milliards investis dans nos entreprises canadiennes vont à des entreprises dirigées par des femmes. C’est très important pour moi.

Q. Les femmes et hommes entrepreneurs auront des défis dans la relance de l’économie. Sur quels enjeux allez-vous vous concentrer ?

R. On devra les appuyer dans la pénurie de main-d’œuvre et le numérique, où les entreprises avaient pris du retard avant la pandémie. Avec le Programme canadien d’adoption du numérique volet 2, annoncé en août pour les PME, BDC fera du prêt et du service-conseil. On doit s’assurer que les entreprises aient à la fois le capital pour investir et sachent comment le faire pour que ça fasse une rapide différence dans leur processus.

Q. Comment voyez-vous le monde post-pandémie et quel rôle la BDC aura-t-elle à y jouer ?

R. Le gouvernement canadien et ceux des autres pays le répètent depuis 12 mois, on veut rebâtir mieux et de façon plus inclusive. BDC doit réfléchir au genre d’impact qu’elle veut avoir sur notre pays. Est-ce que c’est un impact qui se mesure seulement par des résultats financiers ? On est une institution financière, donc on va garder le cap sur les résultats financiers. Mais est-ce qu’on ajoute un impact sur les emplois, sur la question des critères ESG, sur la transition climatique ? Est-ce qu’on veut chiffrer et se donner des objectifs pour le climat ? Parce que les PME doivent être au rendez-vous de cette transition-là, mais on doit les aider.

Je crois que mes quatre années en diplomatie, pendant lesquelles j’ai développé des habiletés de négociatrice plus variées, me seront très utiles.

Si, en affaires, on négocie sur la base de chiffres, en diplomatie, on négocie sur des mots, des idées, des visions et des fois sur la base d’une idéologie. Ce type de négociation et cette pédagogie m’aideront à l’intégration de nouvelles idées qui vont guider nos actions et notre performance.



 

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